Les Pic Saint-Loup sont-ils des 
 grands vins de garde ?

Les Pic Saint-Loup sont-ils des grands vins de garde ?

Le vin de garde a toujours été une passion vigneronne sans frontières. Pourtant, l’étiquette de Grand Vin est le plus souvent attachée aux grands crus de Bordeaux et de Bourgogne. Mais une appellation peuplée d’irréductibles vignerons résiste encore et toujours aux idées reçues : l’AOP Pic Saint-Loup. Ici, ce n’est pas la potion qui est magique mais le terroir… Témoignages avec ceux qui en parlent le mieux.

Grande cuvée 1993 Château de Lancyre, le coup de cœur de Régis Valentin, le président de l’AOP Pic Saint-Loup - Crédit photo : Yoann Palej
Grande cuvée 1993 Château de Lancyre, le coup de cœur de Régis Valentin, le président de l’AOP Pic Saint-Loup - Crédit photo : Yoann Palej

Bonjour, vous avez des vins de garde ? La question revient souvent aux oreilles de Jean Guizard, président de la Fédération des cavistes indépendants et dirigeant des caves Aux Grands Vins de France et Megavins, à Montpellier et Mauguio. Le vieux millésime, même pour ceux qui s’y connaissent peu, a un attrait commercial indéniable, « vieux veut souvent dire bon dans l’esprit des consommateurs », explique le vigneron du domaine Guizard à Lavérune. Ce n’est pourtant pas une science exacte. Il faut une alchimie entre le terroir, les cépages, le climat et le travail du vigneron. La magie peut alors opérer. En 2009, un collègue qui fêtait ses 25 ans de boite nous a apportés un Jéroboam de 1985 du Château La Roque (à Fontanès dans le Pic Saint-Loup), se souvient le caviste. Et bien je vous assure que 24 ans plus tard, il avait encore une fraîcheur incroyable ! Au même titre que les grands crus de Bordeaux ou de Bourgogne, les vins du Pic ont cette capacité à conserver voire améliorer leurs qualités olfactives et gustatives avec le temps.

Acidité, tannins et cépages adaptés

Plusieurs paramètres l’expliquent. D’abord la situation géographique des vignes, adossées aux premiers contreforts des Cévennes, qui offre des conditions idylliques à la garde : la pluviométrie y est plus importante et les températures plus basses qu’ailleurs dans le Languedoc. Mais c’est surtout l’été où nous bénéficions de grandes amplitudes thermiques pendant la phase de maturation qui va apporter beaucoup de fraîcheur dans nos vins, poursuit Xavier Bruguière, vigneron du Mas Bruguière à Valflaunès. L'acidité étant plus importante que dans d'autres terroirs du sud, elle va donc permettre d'obtenir un très bon potentiel de garde, en corrélation bien sûr avec la structure tannique. Les sols argilo-calcaires vont également contribuer à ce potentiel de garde, favorisant l'acidité et la tension des vins. Et des cépages adaptés à la garde. La Syrah, gourmand, fin et complexe, ne donne-t-elle pas des Côte-Rôtie de prestige en appellation Côtes-du-Rhône ? Quant au mourvèdre, il est racé et tardif et se plait particulièrement bien sur le terroir du Pic. Sur les meilleurs terroirs, le grenache offre des vins de longue garde pouvant aisément être conservés plus de 20 ans.

A Valflaunès, le Mas Bruguière propose des vins de 1989 à nos jours - Crédit photo : Yoann Palej
A Valflaunès, le Mas Bruguière propose des vins de 1989 à nos jours - Crédit photo : Yoann Palej

La garde ? Une passion vigneronne !

Mais il y a bien évidemment le travail de l'homme qui a joué un rôle fondamental. Notre région a considérablement évolué en 30 ans, en termes de savoir-faire au niveau de la viticulture et des vinifications, mais aussi au niveau du changement d'équipement, poursuit Xavier Bruguière qui possède une vinothèque de 1200 bouteilles, de 1989 à nos jours. Même constat du côté du Château Lascaux. C’est une passion vigneronne, ça permet d’apprendre à connaître son terroir par cœur, affirme Jean-Benoît Cavalier qui possède une vinothèque impressionnante de 15 000 bouteilles entre 2011 et 2020 (1500 à 3000 bouteilles par millésime). Ici, comme dans des terroirs de grands crus, la complexité de nos vins ne s’exprime et ne s’affirme qu’avec le temps en bouteille.

Une œnothèque de 3500 bouteilles à Montpellier

C’est d’ailleurs dans cette optique que le Conseil Général de l'Hérault a créé, en 2012, une œnothèque (172 références sur 3 millésimes, 2009, 2012 et 2013, soit environ 3500 bouteilles) dans le bâtiment des archives départementales de Pierresvives à Montpellier. Chaque année, un comité de dégustation, constitué de professionnels (œnologues, vignerons, sommeliers et cavistes), teste les vins à l’aveugle et leur donne un commentaire de dégustation. C’est le cas de Jean Guizard : Les vins sélectionnés montrent de belles capacités de garde et ce depuis le millésime 2009. Ainsi, plus de 80% des vins sont encore en parfaite condition de dégustation. Et ceux du Pic sont dans le peloton de tête ! L’appellation a réussi, grâce au travail des pionniers qui se sont émancipés de la coopération, à tirer toute une région vers cette qualité reconnue mondialement.

Au cœur de la vinothèque du Château de Lancyre, plus de 5000 bouteilles prennent la poussière… - Crédit photo : Yoann Palej
Au cœur de la vinothèque du Château de Lancyre, plus de 5000 bouteilles prennent la poussière… - Crédit photo : Yoann Palej

Goûter des vins qui ont entre 10 et 20 ans, c’est subjuguant !

C’est l’un des rares produits alimentaires dont on peut se délecter 20 ans après sa production, relève Benoit Viot, vigneron au Chemin des Rêves à Saint-Gély-du-Fesc. Je me souviens quand j’ai animé des dégustations à Paris pour le passage en appellation (L’AOC Pic Saint-Loup est reconnue depuis 2017, sur les rouges seulement), on a goûté des vins qui avaient entre 10 et 20 ans d’âge, c’était passionnant, subjuguant ! Les vins du Pic ont ça dans le sang. Quand on propose un vieux millésime en dégustation au caveau, les gens sont étonnés, on voit comme une petite étincelle dans leurs yeux, prolonge Régis Valentin, vigneron du Château de Lancyre et président de l’appellation. Chez lui, ce sont environ 5300 bouteilles (150 références environ) qui trônent dans une vinothèque à 18°C. Depuis 1995, je garde tous les millésimes de toutes mes cuvées, mêmes des rosés, affirme-t-il. La notion de millésime peut également jouer un rôle, car un grand millésime qui produit des grands vins, aura plus de probabilité de donner naissance à des vins de garde. Comme la Grande Cuvée 1993 : C’est un vin très agréable, sur le fruit, bien équilibré qui m’étonne toujours même après plusieurs dégustations.

Il ne faut pas garder pour garder…

Qu’il semble loin le temps où nos grands-parents sortaient des vins aux contours madérisés au moment du fromage. Il ne faut pas garder pour garder… il faut qu’au moment où on le goutte, il y ait un vrai plaisir, une émotion, confie Régis Valentin. 1996 ou 2010 pour Xavier Bruguière, 2008 ou 2012 pour Benoit Viot, 2011 pour Jean-Benoît Cavalier, les millésimes référence ne manquent pas en Pic Saint-Loup. Sans aléas climatiques lors de la dernière décennie, les stocks seraient encore plus grands mais bon nombre de domaines emblématiques possèdent tout de même une vinothèque de référence (voir plus bas). Et surtout les vins du Pic sont uniques, ils ont cette particularité de procurer un plaisir immédiat sur un jeune millésime avec déjà beaucoup de gourmandise, mais aussi d’offrir un voyage sensoriel inoubliable avec un vin que la poussière a enlacé.

Les vinothèques de l’appellation Pic Saint-Loup (non exhaustif) :

-Clos des Reboussiers : millésimes à la vente de 2014 pour les plus anciens
-Domaine Pech-Tort : vieux millésimes mais non commercialisés
-Domaine Clavel : vinothèque depuis le premier millésime de Bonne Pioche 2009 à 2018. La plupart sont disponibles à la vente au public
-Domaine de Villeneuve : vinothèque personnelle avec de vieux millésimes notamment sur la cuvée Chant des Roches (depuis 2001) et d'autres vins comme Les Verriers depuis les années 80
-Château de Cazeneuve, Château La Roque, L’Ermitage du Pic Saint-Loup, Mas Peyrolle, Clos des Augustins, Domaine Haut-Lirou, Clos Marie : Vieux millésimes à la vente
-Les Grandes Costes : le millésime 2014 de la cuvée La Ruche est toujours commercialisé